Au laboratoire, l'ingénierie ne se limite pas aux calculs et aux tests ; c'est une chorégraphie sociale épuisante. Je me souviens de ce soirs interminables où mon travail était terminé depuis longtemps. J'avais hâte de rentrer, de m'allonger, de m'échapper de ce silence de plomb. Mais mon collègue à côté de moi, lui, ne bougeait pas. Il relançait des séries de tests, concentré, imperturbable.

Au Japon, il existe cette pression invisible : on ne part pas avant le groupe, et surtout pas avant son "senpai" ou son collègue direct. Je me sentais littéralement pris au piège. Partir à l'heure française aurait été perçu comme une offense, une rupture du "Wa", l'harmonie du groupe. J'étais assis là, frustré, enragé intérieurement, à faire semblant d'être occupé juste pour ne pas paraître désintéressé.

C'est une expérience violente pour un esprit habitué à l'efficacité individuelle. On réalise que l'on ne s'appartient plus totalement. On est une pièce d'une machine qui exige une présence sacrificielle. J'ai passé des heures à fixer mon écran, à attendre que mon collègue donne enfin le signal du départ, apprenant ainsi la patience forcée et le coût parfois absurde de la cohésion sociale japonaise.