Entrer dans un Izakaya avec des amis japonais, c'est accepter une mise à nu totale de son autonomie. Dans ces tavernes bruyantes et tamisées, tout va vite. Les commandes se crient à l'oral, les menus sont des forêts de Katakana et de Kanji indéchiffrables pour le néophyte. Je me souviens de ce sentiment de frustration pure, assis là, incapable de choisir ce que j'allais ingérer. J'étais totalement dépendant de mes collègues, un passager passif de mon propre repas.

Mais le vrai dilemme était moral. J'étais arrivé au Japon avec mes convictions de végétarien. Une erreur stratégique majeure dans un pays où le bouillon de poisson (dashi) est partout. Après deux semaines à tourner en boucle sur les plateaux de curry de Konbini — qui finissent par tous avoir le même goût de mélancolie industrielle — j'ai senti mon corps faiblir. Je ne pouvais pas continuer à explorer ce pays si je ne changeais pas mon carburant.

J'ai dû me résoudre à manger du poisson, puis de la viande. C'était une trahison intime, un renoncement à mes principes pour une question de survie et d'intégration. Mais une fois le premier pas franchi, un monde de saveurs et de partage s'est ouvert. Commander n'était plus seulement un défi linguistique, c'était devenu un acte d'adaptation radical. J'ai compris que pour comprendre le Japon, il fallait parfois accepter de manger ses propres convictions.